Selon l’enquête internationale TALIS 2024 de l’OCDE, seuls 4 % des enseignants français considèrent que leur profession est valorisée par la société. Ce chiffre est frappant. Il ne dit pas que les enseignants n’aiment plus leur métier, mais qu’une grande partie d’entre eux ne se sentent pas suffisamment reconnus.

Pourtant, ils restent nombreux à choisir ce métier par conviction et à souhaiter le poursuivre dans la durée. La question n’est donc pas seulement le recrutement des enseignants, comme souvent évoqué dans les débats, mais surtout de les accompagner, les faire progresser et leur permettre de se projeter dans leur métier.
Ces constats ne concernent pas uniquement l’Éducation nationale. Ils interrogent plus largement la manière dont les écoles peuvent accompagner les enseignants tout au long de leur parcours professionnel.
En effet, les besoins des professeurs en accompagnement et en perspectives professionnelles restent souvent peu pris en compte en France. C’est pourquoi, nous avons décidé de penser la formation non pas comme une succession de modules isolés, mais de l’inscrire dans un parcours plus large : former, accompagner et faire grandir les enseignants dans la durée.
Pour Clémence, professeur et responsable des formations chez Espérance banlieues :
« Les enseignants sont au début de la chaîne : ils accompagnent les enfants qui construiront la société de demain. Les soutenir dans leur progression, leur permettre d’évoluer et reconnaître leur rôle constitue un sujet central pour l’école. »
Les travaux récents de l’enquête TALIS mettent notamment en évidence trois tensions :
- Un accompagnement insuffisant en début de carrière
- Une formation continue souvent jugée peu utile
- Un besoin croissant de reconnaissance et de perspectives professionnelles.
Enseigner aujourd’hui : un métier de transmission et d’éducation
Pour Clémence, le défi du métier est de permettre aux enseignants de rester des éducateurs.
« Beaucoup ont choisi ce métier pour transmettre, mais aussi pour accompagner la croissance des jeunes qui leur sont confiés. Pourtant, entre les classes nombreuses, la préparation des cours et les tâches administratives, il n’est pas toujours facile de trouver le temps et les conditions pour exercer pleinement cette dimension éducative. »
Au-delà des questions de formation ou de conditions de travail, se pose aussi celle du sens du métier : comment concilier transmission des savoirs et accompagnement éducatif ?
Les attentes envers l’école ont évolué. Les enseignants ne sont plus seulement sollicités pour faire progresser leurs élèves sur le plan académique. Il est essentiel, particulièrement dans les quartiers prioritaires, de les aider à prendre confiance, à développer leur autonomie et leur capacité à vivre avec les autres pour se projeter dans l’avenir.
Cette responsabilité donne tout son sens au métier. Mais elle exige aussi du temps, des compétences et un accompagnement adapté.
« L’un des enjeux est de permettre aux enseignants d’être réellement des éducateurs, et pas seulement des transmetteurs de connaissances. »
Les formations proposées par Espérance banlieues visent autant à renforcer les pratiques pédagogiques des enseignants qu’à leur donner les repères et les outils nécessaires pour exercer pleinement leur mission éducative, quitte à faire appel à des experts dans leur domaine :
- Renouer avec l’autorité à l’école, et faire face aux insolences et au chahut, par le Centre Résis
- Intégrer l’intelligence artificielle dans ses pratiques d’enseignement, par Laurent Jolie
- Traiter les situations de classe difficiles et repenser les sanctions dans un cadre juste et cohérent, par le Centre Résis
- Atelier de relectures de pratiques par niveau / matières

Pourquoi les débuts dans le métier sont-ils souvent synonymes d’isolement ?
En France, l’entrée dans le métier reste souvent marquée par une forme de solitude professionnelle.
Selon TALIS :
- Seuls 17 % des enseignants débutants bénéficient d’un mentor identifié
- 56 % des enseignants français récemment arrivés dans un établissement ont bénéficié d’un parcours d’intégration, contre 72 % dans les pays de l’OCDE
- En France, seulement 49 % des jeunes enseignants se sentent préparés à la pédagogie générale
Les besoins concernent autant les contenus pédagogiques que la réalité du quotidien : gestion de classe, posture éducative, relations avec les familles ou accompagnement du développement social des élèves.
Ces premières années sont pourtant déterminantes.
Clémence observe :
« Le profil de l’enseignant aujourd’hui reste souvent celui d’un professionnel très seul. On est maître de sa classe, très peu de personnes viennent observer ce qui s’y passe, et l’on peut rapidement se retrouver seul face à ses difficultés. »
Ce risque d’isolement peut générer un certain découragement.
C’est pourquoi nous avons pensé notre accompagnement sur plusieurs années.
L’objectif n’est pas uniquement de transmettre des outils pédagogiques mais aussi de sécuriser le début de carrière : tutorat, échanges de pratiques, progression accompagnée et repères communs.
Former ne suffit pas : encore faut-il que la formation soit utile
La deuxième tension identifiée par TALIS concerne la formation continue.
En France, seuls 35 % des enseignants considèrent que leur formation récente a eu un impact positif sur leur pratique, contre 55 % en moyenne dans l’OCDE.
La question n’est donc pas seulement celle du volume de formation, mais de son utilité concrète.
Chez Espérance banlieues, la formation est pensée comme un parcours progressif.
Lorsqu’un enseignant rejoint le réseau, il intègre une communauté éducative avec un ADN pédagogique propre qu’il doit progressivement découvrir et s’approprier.
Le parcours est envisagé autour de deux étapes :
Une première phase : rejoindre et se perfectionner
Pendant les premières années, les enseignants découvrent les pédagogies socles du réseau et bénéficient d’un parcours de formation structuré qui vise à :
- comprendre l’approche éducative du réseau
- travailler la posture enseignante
- développer des outils concrets de gestion de classe
- acquérir des repères communs
Cette montée en compétence se poursuit ensuite par un parcours de perfectionnement destiné à approfondir certaines pratiques ou intégrer de nouveaux enjeux.
Aujourd’hui, les enseignants doivent aussi composer avec de nouvelles réalités : l’évolution rapide des outils numériques, l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les usages des élèves, l’adaptation pédagogique ou encore l’accompagnement émotionnel des jeunes.
« La taille du réseau Espérance banlieues permet également de créer une dynamique collective. Les enseignants avancent par promotions, se retrouvent lors des temps de formation, échangent leurs pratiques et progressent ensemble au fil des années. »
La formation ne repose donc pas uniquement sur une démarche individuelle. Elle s’inscrit dans un parcours partagé où chacun peut apprendre de l’expérience des autres et contribuer à faire grandir la communauté éducative.

Quand la formation devient un parcours professionnel
La formation seule ne suffit pas, la vision d’Espérance banlieues repose sur trois piliers complémentaires :
Former
Donner des repères, des outils pédagogiques et des temps de montée en compétences structurés.
Former un enseignant ne consiste pas uniquement à lui transmettre des méthodes ou des outils. C’est lui permettre de gagner progressivement en confiance, de développer sa posture professionnelle et de trouver sa manière d’exercer ce métier exigeant.
Chez Espérance banlieues, les premières années sont considérées comme particulièrement importantes. Les enseignants bénéficient d’un parcours structuré qui aborde aussi bien les fondamentaux pédagogiques que les réalités concrètes du quotidien : gestion de classe, posture éducative, transmission des savoirs, relation avec les familles ou encore accompagnement des élèves.
Comme le souligne Clémence :
« La formation continue ne doit pas être un simple quota d’heures à réaliser. Elle doit s’inscrire dans une dynamique collective et devenir un véritable moteur de progression professionnelle. »
Accompagner
Créer un suivi individualisé qui prévoit notamment :
- un tutorat pour les enseignants débutants
- des visites en classe
- des échanges collectifs réguliers
- des espaces de partage entre pairs
L’objectif : passer d’une logique où chacun avance seul à une dynamique collective.
Car l’étude TALIS montre aussi que le mentorat améliore la satisfaction professionnelle et le sentiment d’efficacité des enseignants.
Faire évoluer
Au-delà des premières années, une autre question apparaît : comment continuer à grandir dans son métier ?
Clémence explique :
« On souhaite investir sur les enseignants dans une logique de long terme : un enseignant est évidemment un éducateur, mais il peut aussi devenir demain expert pédagogique, formateur, tuteur ou directeur. »
L’idée n’est pas de proposer uniquement une évolution hiérarchique.
Notre réseau d’écoles travaille autour d’« horizons » possibles.
Parmi eux :
- développer une expertise pédagogique spécifique
- accompagner ou former d’autres enseignants
- prendre des responsabilités dans un projet ou une école
« Il ne s’agit pas de créer une hiérarchie entre les parcours, mais d’ouvrir des possibilités. »
Valoriser une profession fondamentale
Les chiffres TALIS montrent aussi une évolution plus préoccupante.
Aujourd’hui :
- En France, seuls 4% des enseignants estiment que leur profession est valorisée par la société contre 22% dans lʼOCDE
- 18 % déclarent ressentir beaucoup de stress au travail
- 14 % des enseignants de moins de 30 ans envisagent de quitter le métier dans les cinq prochaines années. (en savoir plus sur Café Pédagogique)
Et pourtant, 66 % choisiraient à nouveau ce métier si c’était à refaire. (ocde.delegfrance.org)
Ces chiffres disent quelque chose : l’attachement au métier demeure fort.
Florence Rizzo, fondatrice de l’école Huma, résume cette tension :
« On dit souvent qu’être enseignant, c’est un métier de passion, de vocation. Mais la passion ou la vocation ne peuvent pas tout compenser. Au même titre que nos soignants, ces métiers sont essentiels à notre société. Et pourtant, la plupart d’entre eux se sentent plutôt isolés dans leur quotidien, peu reconnus et valorisés dans la société. »
Former, accompagner et reconnaître les enseignants ne relève donc pas seulement d’une question d’organisation interne.
C’est aussi une manière de contribuer à faire évoluer le regard porté sur ce métier.
Derrière chaque élève qui progresse, il y a souvent un enseignant qui a lui-même été accompagné. Investir dans les professeurs, c’est donc investir dans les élèves, les familles et l’avenir des territoires.