Plus de 150 participants étaient réunis au Palais du Luxembourg, dans une salle Médicis comble, pour le 4ᵉ colloque national d’Espérance banlieues. Au cœur des échanges : la conviction que la réussite des élèves repose sur la coopération concrète entre école, famille et acteurs du territoire. Le sénateur Max Brisson a rappelé la nécessité d’une institution plus forte là où les défis sont les plus grands, saluant l’approche portée par Espérance banlieues :

« Monsieur le Fondateur d’Espérances Banlieues, cher Éric,
Monsieur le Directeur général,
Mesdames et Messieurs,

Le 13 octobre 2022, sur invitation d’Éric Mestrallet, je visitais le Cour Charlemagne, école d’Espérance Banlieues du Val d’Argenteuil.
Montée des couleurs au son de la Marseillaise, présentation des mérites, uniformes, et surtout, sourires à foison : un moment hors du temps, comme je n’en vis que de plus en plus rarement lors de mes visites de terrain dans les écoles, collèges et lycées de notre pays.
Ce jour-là, j’ai eu la chance d’échanger avec les élèves, les professeurs, quelques mamans d’élèves et le personnel de direction.
Tous m’ont confié le plaisir qu’ils avaient à être membres de cet établissement et tous m’ont fait part de leur satisfaction. Bienveillance, discipline, rigueur, sérénité, bien-être et épanouissement, tels étaient les qualificatifs les plus récurrents.
Ce jour-là, j’ai compris.

J’ai compris la philosophie d’Espérance banlieues, ses motivations et ses méthodes, simples et efficaces puisqu’elles renouent avec les valeurs de travail, de mérite, d’attention et d’exigence qui ont fait jadis les beaux jours de l’école publique.

J’ai compris combien Espérances banlieues était une chance pour notre système éducatif, une initiative précieuse permettant à chaque enfant de trouver sa place dans son établissement, d’acquérir des savoirs et de s’y épanouir sereinement.


Je suis donc très heureux de me tenir parmi vous pour ouvrir ce colloque annuel, que j’ai le plaisir de parrainer depuis la première édition et que j’aurai encore plaisir – oui, je m’avance, vous n’avez plus le choix ! – à parrainer l’année prochaine.
Il réunit chaque année un peu plus de monde et s’impose en véritable tradition. Je tiens donc à remercier chaleureusement Éric et l’ensemble des équipes d’Espérance Banlieues pour votre engagement quotidien et pour l’espérance que vous portez.
Merci, et bravo !


Cette nouvelle édition est placée sous le sceau d’une thématique : la Réussite, mot simple, presque banal dans nos quotidiens, et pourtant ô combien essentiel et ambigüe parfois.
Tantôt réduite à des indicateurs purement comptables, matérialisés dans des bilans chiffrés, tantôt passée par-dessus bord par un discours refusant toute hiérarchie au nom de l’égalitarisme, le concept de réussite est complexe et trop souvent dévoyé.
Alors qu’est-ce que la réussite éducative ? Devons-nous parler de la réussite à l’école, celle des élèves, ou de la réussite de l’Ecole, celle de l’institution ?


Je ne vais étonner personne ici en apportant une réponse sénatoriale, c’est-à-dire toute en nuance : parlons des deux. Je voudrais de fait vous livrer aujourd’hui quelques certitudes que j’ai acquises au cours de mes multiples vies à l’Ecole.

Ma première vie était celle d’élève, dont la conception de la réussite était avant tout liée aux attentes de mes parents et de mes professeurs ainsi qu’à mes appétences personnelles : beaucoup d’histoire, un peu de géographie, de bonnes notes, de belles victoires au rugby et de bons copains.

Ma deuxième vie était celle de professeur, dont la conception de la réussite était liée aux attentes que j’avais de mes élèves, à leur enthousiasme, à leur progression et à l’exigence que je m’employais à leur transmettre.

Ma troisième vie était celle d’inspecteur général, dont la conception de la réussite était d’observer l’implication des professeurs, la force de la transmission et la solidité d’un projet pédagogique efficace.

Ma quatrième et dernière vie – du moins pour l’Ecole ! – est celle de sénateur, dont la conception de la réussite se fonde avant tout sur la capacité du système scolaire à élever les enfants à leur plus haute intensité.
Et c’est sur ce point, malheureusement, que le bât blesse.


Notre système scolaire ne s’est jamais aussi mal porté. Il est malade de quarante années de centralisme, d’égalitarisme et de pédagogisme, malade d’avoir passé par-dessus bord les principes de liberté, d’excellence, de mérite et d’autorité.


Ce qui, par idéologie, ont imposé ces choix ne partagent pas notre vision de la réussite : seule l’égalité leur importe, l’égalitarisme surtout, teintée d’une obsession de mixité sociale, partout et tout le temps, et pour laquelle ils sont prêts à détruire les derniers refuges de l’excellence et de la méritocratie.

Niveler par le bas au nom de la mixité sociale, écarter méthodiquement l’altérité et la diversité au nom de la mixité sociale, préférer dissoudre l’enfant au sein d’une masse que de l’accompagner dans la réalisation de ses projets personnels au nom de la mixité sociale …
Tels sont les dogmes que portent les propriétaires du 110 rue de Grenelle, ceux des bureaux comme des organisations syndicales, emmurer dans la cogestion d’un système vertical et caporaliste qui ressemble de plus en plus à l’armée française en 1940.


Et c’est ainsi que la médiocratie s’est installée à l’école au détriment de la méritocratie, et que les très bons élèves sont devenus bons, les bons sont devenus moyens, les moyens sont devenus médiocres et les médiocres eux, ont décroché,

sans que jamais la moindre auto-critique, le moindre mea culpa ne soit venu des propriétaires du 110 rue de Grenelle.
L’effondrement de notre système éducatif ne semble guère les émouvoir. L’engouement des modèles d’enseignement libre les agace, les irrite, mais ne les fait jamais dévier.


Pour redresser notre Ecole, il est donc temps de rompre avec cette idéologie qui lui a fait tant de mal.


Cela passe par une réappropriation politique de la question éducative. Nous ne refonderons notre Ecole qu’en redonnant sa force à la légitimité politique.


Les gestionnaires qui depuis 50 ans y ont établi leur propriété sont dans un entre-soi qui n’entend plus ce que veut la Nation.
C’est donc à la Nation de se réapproprier son Ecole, de lui dire ce qu’elle attend d’elle et de lui refixer des missions claires.

A rebours de la pensée dominante, de ceux qui tiennent le système, la Nation veut que l’Ecole s’érige en lieu de continuité, de stabilité et de transmission patiente, lieu sanctuaire où les esprits de nos enfants, citoyens de demain, s’éveillent sereinement, loin des querelles des hommes.


La Nation veut renouer avec un principe essentiel : l’institution scolaire n’est pas un laboratoire d’expérimentation sociale permanente où l’on cherche à résoudre tous les maux de la société, mais le lieu de transmission de savoirs fondamentaux.


Pour la Nation, à rebours, la réussite éducative est d’abord la faculté de transmettre à l’enfant un héritage, intellectuel et culturel, une connaissance du monde et à lui apprendre à s’y situer et à l’appréhender, pour qu’il l’épouse et le fasse vivre à son tour.
En découle la notion d’effort, aussi bien pour les éducateurs que l’enfant, car cette appropriation du monde et du savoir ne peut être innée et ne peut être due. Elle s’apprend, donc se mérite, par le travail.


La transmission, l’effort et le travail s’imposent alors en centre névralgique de tout projet éducatif.
L’éducation repose par conséquent et avant toute chose sur l’instruction et la maîtrise des savoirs fondamentaux : « le français, la morale et le calcul » s’exclamait Jules Ferry.


Aussi bien qu’il n’y pas de liberté sans responsabilité individuelle, il n’y a pas d’émancipation sans transmission.
C’est la transmission qui construit le citoyen éclairé, et c’est ce que demande la Nation et c’est que lui refuse ceux qui ont fait main basse sur le système.

Mais ce que la Nation a aussi compris, c’est que la réussite éducative ne peut trouver place dans l’uniformité des parcours, donc dans l’égalitarisme, mais dans l’accompagnement de la diversité des parcours, donc dans la capacité de chacun à transformer ce qui lui a été transmis en projet personnel.
Depuis trop longtemps, la pensée dominante prône une lecture du monde selon laquelle les origines sociales condamneraient mécaniquement les destins, et qu’il faudrait, pour faire face à ce fatalisme, adapter l’institution scolaire.
Cette philosophie est pour moi un renoncement total à l’idéal républicain d’une Ecole qui, pour accompagner les élèves, ne s’abaisse pas, mais impose tout au contraire son exigence à tous, sans exception.


La réussite éducative repose sur une alliance entre d’une part l’institution scolaire, qui doit être juste et exigeante, et d’autre part l’élève et sa famille, qui doivent s’engager pleinement dans le cheminement de l’enfant.

C’est exactement ce que vous faites à Espérance Banlieues.


Dans une classe à 20, 25, 30 élèves, vous avez devant vous 20, 25, 30 enfants, 20, 25, 30 éducations différentes, 20, 25, 30 destinées, 20, 25, 30 rêves et … une infinie de possibilités !
L’idée n’est pas alors de les façonner pour les rendre égaux et conformes, ça c’est le propre des régimes totalitaires, mais de leur transmettre savoirs et outils nécessaires à leur élévation, avec une seule finalité : leur permettre de devenir propriétaires et seuls décideurs de leurs vies.


De ce fait, reconnaître l’importance des condition sociales, familiales et culturelles d’un enfant ne devrait en aucun cas justifier un abaissement des exigences scolaires que la société est en droit d’attendre de l’Ecole.
J’irai même plus loin : c’est là où les cadres sont les plus fragiles et les situations les plus difficiles que l’institution scolaire se doit d’être la plus forte et la plus exigeante.

C’est ce que vous faites à Espérance banlieues, c’est ce que devrait innerver tout notre système éducatif.


La réussite éducative n’est en conséquence pas l’adaptation permanente de l’institution aux fragilités de la société, mais sa capacité à s’ériger en citadelle, libre, forte, infaillible et intangible pour offrir à tous des repères stables, lisibles et exigeants.
C’est au nom de cette vision, celles d’écoles libres dans leurs organisations mais solides sur leurs projets pédagogiques et leurs caractères propres, que je m’érige toujours en premier défenseur de la liberté d’enseignement.


C’est donc au nom de cette vision que je soutiens pleinement le projet d’Espérance banlieues et son refus manifeste de consentir à ce que les inégalités sociales, scolaires et culturelles deviennent une fatalité pour justifier le renoncement à toute exigence, alors que c’est l’exigence qui est le meilleur vecteur de lutte contre ces inégalités.

Comme eux, comme vous, je suis convaincu que l’Ecole doit tenir compte de la diversité des élèves et donner à chacun, au gré de leurs spécificités, les moyens de s’élever, non par un ascenseur social, utopie de l’Education nationale, mais bien par un escalier social dont l’établissement scolaire doit être la rampe.


Soyons honnêtes : si l’Ecole publique se portait bien, les initiatives comme celles d’Espérance banlieues n’existeraient pas. Mais c’est justement parce qu’elles existent, que vous existez, et que votre modèle démontre une réelle efficacité que nous devons, non pointer du doigt mais y trouver des sources d’inspirations !

Vous savez le soutien et l’estime que je vous porte ; je souhaite vous les renouveler aujourd’hui.
Pour conclure, car j’ai déjà été trop long pour cette ouverture – mais cela aussi est une tradition ! -, je vous souhaite de riches discussions, qu’elles soient inspirantes et utiles au redressement de notre système éducatif.
Car, finalement, ce qui prévaut par-dessus tout n’est pas le monde que nous laisserons à nos enfants, mais les enfants que nous voulons laisser à notre monde : vous avez 4 heures de débats et d’échanges devant vous, je ramasserai les copies à l’issue ! »